24 mai 2014, stade de la Luz à Lisbonne. Pour la première fois dans l’histoire, deux clubs d’une même ville s’affrontent en finale de Ligue des Champions. Real Madrid contre Atlético Madrid. À la 36e minute, Diego Godín marque pour les Colchoneros. Le club du peuple madrilène mène 1-0 face au géant du Bernabéu. Jusqu’à la 93e minute. Sergio Ramos égalise de la tête sur corner. Le Real l’emportera 4-1 après prolongations. Pour les supporters de l’Atlético, c’est l’un des plus grands traumatismes de leur histoire.
Le derby de Madrid, c’est cette opposition unique : un club aristocratique aux 15 Ligues des Champions face à un club populaire qui n’en a jamais gagné. Le pouvoir contre le peuple. Le quartier huppé du Bernabéu face au Metropolitano de l’est de Madrid. Cet article retrace 95 ans de rivalité, du premier derby de 1929 aux deux finales de Ligue des Champions perdues par l’Atlético en 2014 et 2016.
Aux origines : 1902 et 1903, deux clubs voisins
Le Madrid Football Club (futur Real Madrid) est fondé le 6 mars 1902. L’Atlético Madrid voit le jour le 26 avril 1903, à un an d’écart, comme branche madrilène de l’Athletic Club de Bilbao, créée par des étudiants basques inscrits à l’École des mines de Madrid. Les deux clubs naissent donc presque en même temps, dans une capitale espagnole alors en plein développement.
Pendant les premières années, le Madrid FC reçoit le titre “Real” du roi Alphonse XIII en 1920, devenant officiellement Real Madrid Club de Fútbol. L’Atlético, lui, s’émancipe juridiquement de Bilbao en 1921 et adopte sur son écusson l’ours et l’arbousier, symbole de la ville de Madrid, à partir de 1917. Les deux clubs sont alors implantés dans la même ville, mais leurs trajectoires divergent rapidement.
Le Real Madrid attire les classes aisées de la capitale, soutenues par la cour royale. L’Atlético devient le club des quartiers populaires, des ouvriers, des immigrés venus des provinces. Cette séparation sociale, qui s’accentue au fil des décennies, structure encore aujourd’hui la perception du derby et explique en grande partie la passion qu’il génère.
1929 : le premier derby Liga
La Liga est créée pour la saison 1928-1929. Real et Atlético s’affrontent pour la première fois en championnat le 17 février 1929. Le Real Madrid l’emporte 2-1 à domicile. Quelques semaines plus tard, le 5 mai, le Real récidive avec un 3-0 à l’extérieur. Les premiers derbies posent immédiatement la dynamique de domination merengue qui caractérisera l’ensemble de l’histoire de la rivalité.
Le contexte historique des premières décennies du derby est troublé. La guerre civile espagnole (1936-1939) déstabilise les deux clubs, Madrid étant l’un des principaux théâtres du conflit. La période franquiste qui suit (1939-1975) accentue la perception du Real comme “club du régime”, même si la réalité historique est plus nuancée (l’Atlético a aussi entretenu des liens avec le pouvoir, et le Barça également).
Le derby s’inscrit dans la Liga comme un rendez-vous incontournable de la saison. Les deux confrontations annuelles (aller et retour) sont attendues avec impatience par les supporters et structurent souvent les bilans de saison. Beaucoup de Madrilènes considèrent qu’une saison réussie passe avant tout par les deux victoires en derby, indépendamment du classement final.

Le bilan historique en chiffres
Le bilan historique global du derby de Madrid en Liga seulement est nettement favorable au Real Madrid : sur environ 175 matchs disputés en championnat, le Real compte environ 91 victoires, 43 matchs nuls et 41 victoires de l’Atlético. En termes de buts, le Real a marqué environ 298 fois, l’Atlético environ 218.
Cette domination merengue s’explique par les écarts de palmarès et de moyens. Le Real a remporté 36 Liga, contre 11 pour l’Atlético. Le Real compte 15 Ligues des Champions, l’Atlético aucune. Les écarts financiers entre les deux clubs ont longtemps été abyssaux, même si l’Atlético a comblé une partie de l’écart sous l’ère Diego Simeone à partir de 2011.
Toutes compétitions confondues (Liga, Coupe du Roi, Supercoupes, compétitions européennes), le bilan reste favorable au Real, mais l’Atlético a su engranger des victoires symboliques : la Coupe du Roi 2013, gagnée 2-1 au Santiago Bernabéu après prolongations, ou la Supercoupe d’Espagne 2014, premier sacre de Diego Simeone face au Real. Pour creuser le club Colchonero, notre papier sur l’histoire de l’Atlético Madrid détaille les moments clés.
Le pouvoir contre le peuple
La dimension sociale du derby de Madrid est l’une des plus marquées dans le football mondial. Le Real Madrid a longtemps été perçu comme le club des classes aisées, de l’élite politique et économique. Le quartier de Chamartín, où se trouve le stade Bernabéu, fait partie des zones les plus prospères de la capitale. Plusieurs présidents espagnols (Adolfo Suárez, Felipe González, José María Aznar) ont été des supporters affichés du club.
L’Atlético, à l’inverse, est resté l’expression sportive des quartiers populaires de Madrid. Pendant des décennies, le stade Vicente Calderón, sur les bords du Manzanares, accueillait des supporters majoritairement issus du sud de la capitale, des quartiers ouvriers comme Carabanchel, Usera, Vallecas. Le déménagement au Metropolitano en 2017 a déplacé géographiquement le club vers l’est de Madrid, mais l’identité populaire reste intacte.
Cette opposition de classes ne doit pas être schématisée à l’extrême : le Real compte des supporters dans tous les milieux, et l’Atlético en a aussi parmi les classes moyennes et supérieures. Mais la perception générale, alimentée par les chants et la culture des deux camps, reste celle d’un duel pouvoir-peuple. C’est ce qui rend le derby de Madrid si singulier dans le paysage footballistique européen.
2014 : la finale Ligue des Champions de Lisbonne
Le 24 mai 2014, à Lisbonne, le Real et l’Atlético s’affrontent en finale de la Ligue des Champions. C’est la première finale C1 de l’histoire entre deux clubs d’une même ville. L’Atlético, vainqueur de la Liga quelques semaines plus tôt, est légèrement favori après avoir mieux joué au cours de la saison. Le match commence sur cette dynamique : Diego Godín marque pour les Colchoneros à la 36e minute après une erreur d’Iker Casillas.
Pendant 56 minutes, l’Atlético tient le 1-0 avec autorité. Le rêve historique semble se réaliser. Mais à la 93e minute, sur un corner, Sergio Ramos surgit et égalise de la tête. La douche froide. En prolongations, le Real déroule. Bale (110e), Marcelo (118e) et Cristiano Ronaldo (120e+1, sur penalty) marquent. Score final 4-1. Le Real Madrid remporte la Décima, sa dixième Coupe d’Europe.
Pour les supporters de l’Atlético, le traumatisme est immense. Ce match est resté dans la mémoire comme l’un des plus douloureux de l’histoire du club, à l’égal de la finale 1974 perdue contre le Bayern. La cruauté de la défaite, à 30 secondes du temps réglementaire, alimente encore aujourd’hui les discussions parmi les Colchoneros.

2016 : retour à San Siro
Deux ans après Lisbonne, rebelote. Le 28 mai 2016, à San Siro de Milan, Real et Atlético s’affrontent de nouveau en finale de Ligue des Champions. L’Atlético cherche sa revanche. Sergio Ramos ouvre le score pour le Real à la 15e minute. À la 79e, Yannick Carrasco égalise pour l’Atlético. Score nul à la fin du temps réglementaire et des prolongations : 1-1.
Tirs au but. L’Atlético joue toute son histoire récente sur ces quelques mètres. Juanfran tape sa tentative sur le poteau. Cristiano Ronaldo marque le tir au but décisif. Le Real Madrid l’emporte 5-3 aux tirs au but, et soulève sa onzième Ligue des Champions. Pour l’Atlético, c’est la deuxième défaite consécutive en finale C1 contre le grand rival. La cicatrice ouverte en 2014 ne s’est pas refermée, elle s’est aggravée.
Ces deux finales sont devenues une référence dans l’histoire du derby. Elles symbolisent la capacité de l’Atlético à concurrencer le Real au plus haut niveau, mais aussi son incapacité chronique à conclure dans les moments décisifs face à ce rival particulier. Pour comprendre l’autre versant du derby, notre papier sur l’histoire complète du Real Madrid détaille la dynastie blanche.
La Liga 2013-2014, scellée au Camp Nou
Quelques semaines avant la finale de Lisbonne, le 17 mai 2014, l’Atlético réalise pourtant un exploit historique. Lors de la dernière journée de Liga, les Colchoneros se déplacent au Camp Nou avec besoin d’un nul pour être sacrés champions d’Espagne, devançant le Real Madrid et le Barça.
Score final : 1-1, but de Diego Godín à la 49e minute. Au coup de sifflet final, l’Atlético soulève sa première Liga depuis 1996. Et surtout, c’est le premier titre Liga remporté par un autre club que le Real Madrid ou le FC Barcelone depuis 2004 (Valence). Diego Simeone réussit l’impensable : briser le duopole castillan-catalan qui paraissait inébranlable.
Cette Liga reste l’un des plus beaux moments de l’histoire de l’Atlético et marque l’apogée du Cholismo. Six ans plus tard, en 2020-2021, l’Atlético récidive, remportant une seconde Liga sous Simeone, validant la durabilité du projet construit depuis son arrivée fin 2011. Pour explorer plus largement la Liga, notre classement des plus beaux maillots du championnat espagnol donne d’autres clés sur cette compétition.

Les joueurs qui ont porté les deux maillots
Treize joueurs au moins ont porté à un moment de leur carrière les deux maillots madrilènes, ce qui reste rare étant donné l’intensité de la rivalité. Hugo Sánchez en est l’exemple le plus emblématique : star de l’Atlético dans les années 1980 (1981-1985), puis du Real (1985-1992), où il devient cinq fois “Pichichi” (meilleur buteur Liga). Son passage d’un club à l’autre a marqué l’histoire du derby.
Bernd Schuster, milieu allemand, a joué pour le Real entre 1988 et 1990, puis pour l’Atlético entre 1990 et 1993. Plus récemment, Álvaro Morata a fait le chemin inverse : formé au Real, parti puis revenu, il a aussi porté le maillot de l’Atlético entre 2019 et 2024. Thibaut Courtois, gardien actuel du Real, est passé par l’Atlético entre 2011 et 2014 (en prêt depuis Chelsea).
Ces transferts entre les deux clubs sont rarement sereins. Les supporters perçoivent souvent une trahison quand un joueur change de camp. Hugo Sánchez a été particulièrement visé après son départ pour le Real en 1985. Ces inimitiés transmises de génération en génération font partie du folklore du derby et alimentent sa charge émotionnelle. Pour compléter le panorama, notre papier sur le derby de Séville évoque la même problématique de joueurs ayant trahi leurs couleurs.
Ce qu’il faut retenir
- Le Real Madrid (fondé en 1902) et l’Atlético Madrid (fondé en 1903) cohabitent depuis 95 ans en Liga.
- Le premier derby Liga officiel a eu lieu le 17 février 1929, gagné 2-1 par le Real Madrid à domicile.
- Bilan historique en Liga : environ 175 matchs disputés, 91 victoires Real, 43 nuls, 41 victoires Atlético.
- Première finale de Ligue des Champions entre deux clubs d’une même ville en 2014 à Lisbonne, gagnée par le Real (4-1 a.p.).
- Seconde finale C1 en 2016 à San Siro, gagnée par le Real aux tirs au but (1-1, 5-3 t.a.b.).
- L’Atlético a remporté la Liga 2013-2014 lors de la dernière journée au Camp Nou (1-1 contre le Barça), brisant 10 ans de duopole Real-Barça.
- Hugo Sánchez, Bernd Schuster, Álvaro Morata et Thibaut Courtois figurent parmi les rares joueurs ayant porté les deux maillots madrilènes.
Pour aller plus loin
L’histoire du derby de Madrid est inséparable de celle de la capitale espagnole. Pour creuser le sujet, on vous recommande nos papiers sur l’histoire complète du Real Madrid, sur l’histoire de l’Atlético Madrid, sur le derby de Séville Betis-Sevilla qui partage la dimension de rivalité urbaine, et sur les plus beaux maillots de la Liga.
Questions fréquentes
Quand a eu lieu le premier derby de Madrid en Liga ?
Le premier derby Liga officiel entre le Real Madrid et l’Atlético Madrid s’est joué le 17 février 1929, lors de la première édition de la Liga. Le Real Madrid l’a emporté 2-1 à domicile. Les deux clubs s’étaient déjà affrontés auparavant en matchs amicaux et en Coupe du Roi.
Quel est le bilan du derby de Madrid ?
Sur environ 175 matchs disputés en Liga, le Real Madrid mène nettement avec environ 91 victoires, contre 41 pour l’Atlético et 43 matchs nuls. Le Real a marqué environ 298 buts, l’Atlético environ 218. Toutes compétitions confondues, le Real reste largement en tête, malgré quelques victoires symboliques de l’Atlético comme la Coupe du Roi 2013 au Bernabéu.
Combien de finales de Ligue des Champions Real-Atlético ont eu lieu ?
Les deux clubs se sont affrontés en finale de Ligue des Champions à deux reprises : en 2014 à Lisbonne (Real 4-1 après prolongations) et en 2016 à San Siro (1-1 puis 5-3 aux tirs au but pour le Real). Ces deux finales restent des moments traumatiques pour les supporters de l’Atlético.
Pourquoi parle-t-on de “rivalité de classes” pour le derby de Madrid ?
Historiquement, le Real Madrid est perçu comme le club des classes aisées, soutenu par la cour royale puis l’élite politico-économique. L’Atlético, lui, est resté l’expression sportive des quartiers populaires et ouvriers (Carabanchel, Usera, Vallecas). Cette dimension sociale, encore palpable aujourd’hui, structure la perception du derby et alimente sa charge émotionnelle.
Quels joueurs ont porté les maillots du Real et de l’Atlético ?
Au moins treize joueurs ont fait le passage entre les deux clubs. Les plus célèbres sont Hugo Sánchez (Atlético 1981-1985 puis Real 1985-1992), Bernd Schuster (Real 1988-1990 puis Atlético 1990-1993), Álvaro Morata (formé au Real, passé par l’Atlético entre 2019 et 2024) et Thibaut Courtois (Atlético 2011-2014 en prêt, puis Real depuis 2018).
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