Imaginez un club de football qui, en 2026, refuse encore de recruter des joueurs hors d’une seule région d’environ trois millions d’habitants. Aucune star sud-américaine, aucun talent africain, aucun jeune asiatique. Que des joueurs nés au Pays basque (espagnol et français) ou formés dans les clubs basques. Cette singularité, l’Athletic Club de Bilbao la cultive depuis sa fondation, et elle constitue toute son identité.
L’histoire de l’Athletic Bilbao, c’est celle d’un club qui aurait dû disparaître depuis longtemps si l’on raisonne en termes de logique économique moderne, et qui pourtant continue à se maintenir en première division espagnole de manière ininterrompue depuis 1928, soit la création de la Liga. Cet article retrace les grandes étapes de cette aventure singulière, de la fondation en 1898 à la Coupe du Roi 2024 qui a mis fin à quarante années de disette en compétition majeure.
1898 : la fondation par les ouvriers anglais
L’Athletic Club est fondé en 1898 à Bilbao, dans le contexte particulier d’une ville en pleine révolution industrielle. Les ouvriers et ingénieurs anglais venus travailler dans les mines de fer et les chantiers navals de la ria du Nervión ont apporté avec eux ce sport encore peu connu sur le continent. Plusieurs jeunes Bilbainos qui revenaient d’études en Angleterre et qui avaient joué pour des clubs comme Sunderland ou Blackburn ont contribué à structurer le mouvement.
Le nom du club lui-même conserve cette empreinte britannique : “Athletic Club”, à l’anglaise, sans la traduction espagnole “Atlético”. Sous le franquisme, entre 1941 et 1972, le régime impose au club de se renommer en castillan “Atlético de Bilbao”, avant que le nom historique anglais ne soit officiellement restauré. Cette résistance à l’hispanisation forcée est devenue un marqueur identitaire fort.
Les couleurs rouge et blanc, en bandes verticales, sont adoptées en 1910. Avant cette date, le club portait du bleu et du blanc. Le changement vient du fait que la commande de tissu rouge et blanc à Southampton en Angleterre, beaucoup moins chère que les tenues précédentes, a séduit le club, qui ne s’en est jamais départi.
La cantera : la règle des seuls joueurs basques
C’est le trait le plus singulier du club et celui qui fait sa réputation mondiale. L’Athletic Bilbao ne recrute que des joueurs basques. Plus précisément, les joueurs doivent être nés au Pays basque (les trois provinces basques d’Espagne, plus la Navarre, plus le Pays basque français) ou avoir été formés dans un club de football basque pendant leur jeunesse.
Cette politique, appelée “filosofía de la cantera”, n’est pas inscrite dans les statuts officiels du club, mais elle est respectée depuis sa fondation. Aucun joueur étranger non basque n’a porté le maillot rouge et blanc en compétition officielle. C’est unique dans le football professionnel mondial. À l’inverse, des joueurs basques nés au Pays basque français, comme Bixente Lizarazu (passé en 1996-1997), peuvent jouer pour Bilbao.
Cette politique a deux conséquences concrètes : un attachement viscéral des supporters au club, qui se sentent représentés par des leurs, et un défi sportif énorme. L’Athletic doit puiser dans un vivier d’environ trois millions d’habitants pour rivaliser avec des clubs qui ratissent toute la planète. C’est cette contrainte qui rend le maintien continu en première division depuis 1928 d’autant plus remarquable.

L’âge d’or des années 1930 et 1940
Les premières années de la Liga, créée en 1928-1929, sont dominées par l’Athletic Bilbao. Le club remporte le premier championnat de l’histoire espagnole en 1930, puis enchaîne avec d’autres titres dans les années 1930 et 1940. Au total, l’Athletic compte 8 Liga, dont la dernière en 1983-1984. C’est un palmarès considérable pour un club au recrutement aussi limité.
En Coupe du Roi, le palmarès est encore plus étoffé : 24 titres, ce qui place l’Athletic au deuxième rang historique derrière le FC Barcelone. Cette spécialité dans les compétitions à élimination directe en dit long sur la culture du club, où l’on joue chaque match avec une intensité maximale. La Copa del Rey est devenue au fil des décennies l’horizon naturel des Bilbainos, à défaut de pouvoir rivaliser sur la durée d’une saison.
Cette période fondatrice s’appuie sur une école de jeu spécifique, faite d’engagement physique, de transitions rapides et d’attaquants buteurs au caractère bien trempé. La forge basque produit des joueurs taillés pour le combat, dans un football espagnol qui valorise le talent technique mais où l’Athletic impose sa propre dynamique.
Telmo Zarra et les buteurs légendaires
L’Athletic est traditionnellement réputé pour ses attaquants. La figure tutélaire en la matière reste Telmo Zarra, qui a inscrit 335 buts officiels sous le maillot rouge et blanc entre 1940 et 1955. Il est resté pendant des décennies le meilleur buteur de l’histoire de la Liga avant que Lionel Messi ne le dépasse en 2014. Le trophée du meilleur buteur national porte d’ailleurs son nom, “Trofeo Zarra”.
D’autres figures ont marqué l’histoire offensive du club : José Ángel Iribar, gardien légendaire qui a disputé 614 matchs sous le maillot du club entre 1962 et 1980 ; Julen Guerrero dans les années 1990 ; ou plus récemment Aritz Aduriz, dont la fin de carrière à plus de 35 ans a vu défiler des doublés et des buts spectaculaires. La culture du buteur reste centrale à Bilbao.
Cette filiation se prolonge aujourd’hui avec les frères Iñaki et Nico Williams, dont le père est ghanéen mais qui ont été formés à la cantera et sont donc éligibles. Iñaki est devenu le visage de l’Athletic moderne, capitaine et buteur régulier, tandis que Nico, plus jeune, a explosé en équipe d’Espagne (champion d’Europe 2024).
1983-1984 : le dernier doublé sous Clemente
La saison 1983-1984 reste gravée dans la mémoire des supporters basques. Sous la houlette de Javier Clemente, l’Athletic réalise le doublé Liga plus Coupe du Roi, soit la dernière conquête de la Liga par le club. Une équipe emmenée par Andoni Goikoetxea (surnommé “le boucher de Bilbao”) et Andoni Zubizarreta domine alors le football espagnol.
Quarante ans après, l’Athletic n’a toujours pas regagné la Liga. C’est une statistique qui dit beaucoup de la difficulté à rivaliser avec le Real Madrid, le Barça et l’Atlético dans le football espagnol moderne, devenu de plus en plus mondialisé. Mais c’est aussi un repère temporel qui structure la nostalgie collective des fans rouges et blancs.
Entre 1984 et 2024, l’Athletic n’a quasiment plus levé de trophée majeur, à l’exception de quelques Supercoupes d’Espagne. Cette traversée du désert de quarante ans rend d’autant plus marquante la victoire en Coupe du Roi 2024 dont nous parlerons plus loin.

San Mamés, la Catedral du football basque
Le stade de l’Athletic, c’est San Mamés. L’ancien, surnommé “La Catedral”, a été inauguré en 1913 et a tenu cent ans, jusqu’en 2013. Il a été démoli pour laisser place à un nouveau San Mamés, construit juste à côté, inauguré en 2013 avec une capacité de 53 289 places et un coût de construction d’environ 160 millions d’euros.
Le surnom “La Catedral” vient de l’aura quasi religieuse du lieu. Les Bilbainos y vivent les matchs avec une ferveur particulière, l’ikurriña (drapeau basque) sortant systématiquement des tribunes. Le stade a accueilli des matchs de la Coupe du monde 1982 et est régulièrement classé parmi les ambiances les plus impressionnantes du football européen.
Le nouveau San Mamés a été désigné par la FIFA comme l’un des stades hôtes pour la Coupe du Monde 2030, organisée conjointement par l’Espagne, le Portugal et le Maroc. Une reconnaissance internationale qui confirme la place qu’occupe Bilbao dans la géographie footballistique mondiale, malgré sa dimension de club régional.
Le renouveau Bielsa et les frères Williams
Au début des années 2010, Marcelo Bielsa atterrit sur le banc de l’Athletic. L’entraîneur argentin, connu pour son obsession tactique et son intensité hors normes, transforme une équipe alors moyenne en redoutable machine à presser. Sous Bielsa, le club atteint deux finales en 2012 : Ligue Europa contre l’Atlético Madrid (perdue 3-0) et Coupe du Roi contre le Barça (perdue 3-0 également).
L’héritage Bielsa reste palpable. Plusieurs entraîneurs successifs (Ernesto Valverde, Marcelino, Ernesto Valverde de retour) ont conservé certains principes du jeu posés par l’Argentin. Et une génération de joueurs formés à Lezama, le centre de formation de l’Athletic, a émergé avec des profils intéressants : Iñigo Martínez, Aymeric Laporte (parti à Manchester City), Iker Muniain, Yeray Álvarez.
Aujourd’hui, c’est la génération des frères Williams qui porte les couleurs. Iñaki Williams a même affronté Nico Williams en match international (Ghana contre Espagne), un moment unique dans l’histoire du football. Pour découvrir un autre club basque qui a aussi joué la carte de la cantera, notre papier sur la Real Sociedad de San Sebastián détaille l’histoire du grand rival voisin.

La Coupe du Roi 2024, fin de quarante ans de disette
Le 6 avril 2024, à La Cartuja de Séville, l’Athletic Bilbao remporte la Coupe du Roi face à Majorque (1-1, 4-2 aux tirs au but). C’est le 24e titre du club dans cette compétition, mais surtout le premier trophée majeur depuis quarante ans. La fête est immense : la traditionnelle “gabarra”, barge décorée qui descend la ria du Nervión avec les joueurs et le trophée, sort enfin pour la première fois depuis 1984.
Cette victoire valide un projet sportif patient, mené par Ernesto Valverde dans son troisième passage sur le banc. Le club termine la saison 5e de Liga, se qualifiant pour la Ligue Europa. Une dynamique positive qui semble enfin redonner à l’Athletic une régularité au plus haut niveau, sans renier la fameuse politique des seuls joueurs basques.
Le défi reste désormais de transformer cette renaissance ponctuelle en cycle durable. Avec une économie modérée comparée aux mastodontes Real et Barça, l’Athletic doit continuer à miser sur son modèle de formation et sa singularité identitaire. Pour aller plus loin sur les rivalités du nord de l’Espagne, notre classement des plus beaux maillots de la Liga mentionne plusieurs tenues iconiques de l’Athletic.
Ce qu’il faut retenir
- L’Athletic Club de Bilbao a été fondé en 1898 dans le contexte de la révolution industrielle basque, sous l’influence des ouvriers anglais.
- Le club applique depuis sa fondation la règle “filosofía de la cantera” : seuls les joueurs basques (nés ou formés au Pays basque) peuvent porter ses couleurs.
- L’Athletic compte 8 titres de Liga (le dernier en 1983-1984 sous Javier Clemente) et 24 Coupes du Roi, dont la plus récente en 2024.
- Le club évolue de manière ininterrompue en première division depuis la création de la Liga en 1928, ce qui constitue un record qu’il partage avec le Real Madrid et le FC Barcelone.
- Telmo Zarra est resté le meilleur buteur historique de la Liga avec 251 buts en championnat, jusqu’à ce que Lionel Messi le dépasse en 2014.
- San Mamés, surnommé “La Catedral”, a été reconstruit en 2013 (53 289 places, 160 millions d’euros). Il accueillera la Coupe du Monde 2030.
- La Coupe du Roi 2024, gagnée face à Majorque aux tirs au but, a mis fin à 40 ans de disette en compétition majeure.
Pour aller plus loin
L’histoire de l’Athletic est inséparable de celle du football basque et espagnol. Pour creuser le sujet, on vous recommande nos papiers sur la Real Sociedad de San Sebastián, l’autre grand club basque, sur l’Atlético Madrid dont l’Athletic est juridiquement à l’origine, et sur les plus beaux maillots de la Liga où les rayures rouges et blanches de Bilbao ont leur place.
Questions fréquentes
Pourquoi l’Athletic Bilbao ne recrute-t-il que des joueurs basques ?
C’est une politique non écrite mais respectée depuis la fondation du club en 1898, appelée “filosofía de la cantera”. Le club n’aligne en compétition officielle que des joueurs nés au Pays basque (espagnol et français) ou formés dans un club basque. Cette règle est unique dans le football professionnel mondial.
Pourquoi le nom du club est-il en anglais ?
Le club a été fondé en 1898 dans une ville où les Anglais (ouvriers, ingénieurs, étudiants basques rentrés d’Angleterre) ont introduit le football. Le nom “Athletic Club” reflète cette origine. Sous Franco (1941-1972), le régime a forcé le club à se renommer “Atlético de Bilbao” en castillan, avant que le nom historique ne soit restauré.
Quel est le palmarès de l’Athletic Bilbao ?
L’Athletic compte 8 titres de Liga (le dernier en 1984), 24 Coupes du Roi (la plus récente en 2024), et plusieurs Supercoupes d’Espagne. C’est l’un des trois seuls clubs (avec le Real Madrid et le FC Barcelone) à n’avoir jamais été relégué en deuxième division depuis la création de la Liga en 1928.
Qu’est-ce que la “Catedral” San Mamés ?
San Mamés est le stade historique de l’Athletic. L’ancien, inauguré en 1913, a été surnommé “La Catedral” pour son aura presque religieuse. Le nouveau San Mamés, construit juste à côté, a été inauguré en 2013 avec une capacité de 53 289 places. Il accueillera la Coupe du Monde 2030.
Qui sont les frères Williams de l’Athletic ?
Iñaki et Nico Williams sont deux frères basques d’origine ghanéenne, formés à la cantera de l’Athletic à Lezama. Iñaki est le capitaine et porte le numéro 9, Nico a explosé en 2024 avec un titre de champion d’Europe avec l’Espagne. Ils incarnent la nouvelle génération du club.
Le maillot des Leones est en boutique
La collection complète Athletic Bilbao est disponible : domicile rayé rouge et blanc, extérieur, third, version joueur, version supporter, et les maillots rétro qui rappellent les grandes années de la Catedral.
